RETOUR 2016….. LES NOUVELLES PRIMEES

Merci à Marie-Claude PAILLER et Vincent JACCARD

Bonne lecture …..

2017 sera consacrée à la poésie de montagne ….

1ER PRIX : Marie-Claude PAILLER « UBAC »

Allongée sur le large rocher moutonné et strié par les glaces millénaires, elle le regardait
descendre, à longues foulées, le sentier qui venait de là- haut. Depuis longtemps elle l’avait
remarqué, cet homme aux cheveux de paille et elle aimait rester à l’attendre, pour simplement
le voir passer.
Parfois aussi, elle le suivait de loin, sans qu’il puisse la voir, gardant toujours à portée de
vue la silhouette, vêtue de couleurs un peu fanées, qui allait d’une allure régulière parmi les
rocs et les séracs et s’élevait au long des vires et des abrupts.
Le plus souvent, il n’était pas seul. Il amenait des gens en montagne : certains marchaient
d’un bon pas, à l’aise, sûrs d’eux ; d’autres, bien différents, allaient les yeux fixés sur les
aspérités du sentier attentifs à bien faire. Ils portaient souvent des chaussures qui crissaient et
couinaient et des sacs pleins de couleurs qui semblaient bien lourds. Il les guidait. Sa marche,
alors, était plus lente et il s’arrêtait de temps en temps pour leur laisser le temps de souffler.
Eux regardaient tout autour, puis ils repartaient avec ardeur dans l’éblouissement de ce monde
qui leur demandait tant d’efforts.
Elle voyait alors les yeux de l’homme : rieurs et pleins de contentement ils s’éclairaient du
plaisir des autres à qui il ouvrait son royaume. Car il était dans sa montagne, elle le sentait
bien, depuis qu’elle s’était attachée à ses pas. Il en connaissait tous les secrets. Il savait tout de
l’avancée du glacier dans sa gorge sinistre et de ses pièges. Il savait aussi les sources cachées,
les creux où nichait le génépi et les parois où les filons livraient les plus beaux cristaux.
Sur sa roche chauffée par le soleil ardent de l’après-midi, mais rafraîchie par la brise, elle
s’alanguissait, le regardant entre ses cils, attendant le moment où il disparaîtrait à ses yeux,
s’enfonçant dans la vallée par le sentier étroit bordé de rhododendrons, de genévriers et de
pins cembros aux douces aiguilles.
L’ombre monterait lentement des profondeurs pour éteindre, peu à peu, les forêts, les
rochers, les sommets ; le glacier, perdant son éblouissante blancheur dans les sombres
moraines, se tordrait comme un serpent laiteux et glauque, à la peau craquelée et hostile
jusqu’à ce que, sous la clarté pâle de la lune, il se mette à luire, acier irisé de mystère.
Quelques fois, elle venait, comme à l’accoutumée, à l’aplomb du sentier qui conduisait vers
les cimes et elle ne le voyait pas pendant plusieurs jours. Elle repartait alors d’un pas plus
lent ou bien elle montait un peu plus haut pour mieux embrasser du regard la vallée qui
s’étirait tout en bas. C’était comme un appel sous-tendu d’espoir : la montagne le lui
ramènerait ! Il lui semblait qu’une promesse tacite les unissait secrètement parce que cette
montagne c’était leur vie. Alors l’herbe rare des pentes semblait douce à ses pas et elle partait
retrouver la réalité de son existence parmi les siens, dans la chaleur de la vie commune.
Toujours, après des absences plus ou moins longues, il réapparaissait, semblable à luimême,
comme s’il n’avait jamais disparu. Elle l’escortait à nouveau, de loin, toujours
discrète, toujours intéressée par l’énigme désormais familière qu’il représentait.
Un jour qu’elle attendait qu’il redescende de la montagne où il passait souvent la nuit avec
les gens qu’il conduisait, elle vit une jeune femme brune apparaître au détour du sentier qui
montait de la vallée. Elle tenait par la main un petit garçon aux cheveux blonds. Il tirait sa
mère, plein d’impatience. Son rire clair cascadait et ses petites jambes grimpaient avec
vigueur. Elle regarda mieux la jeune femme. Ses yeux étaient très bruns, comme les siens, et
ils brillaient de bonheur. Elle riait avec son enfant qui s’essayait à escalader les rochers à sa
portée. Déjà, sûr de ses mouvements, c’était un vrai petit cabri, et quand il parvenait au
sommet de la roche convoitée, il levait bien haut ses mains pleines de fossettes et
s’applaudissait en criant :
-T’as vu, Maman ? Hein, t’as vu ?
Et puis il sautait dans les bras que sa mère lui tendait.
De son observatoire, elle assistait à la scène, tout attendrie par l’enfant. Elle aussi, elle en
aurait un jour.
Tout à coup, le petit s’était mis à courir sur le sentier :
-Papa ! Papa !
Le père apparut. C’était lui. Il prit son fils sous les bras, l’éleva bien haut au-dessus de sa
tête en le faisant virevolter. Et puis, il le serra contre lui : leurs cheveux de paille se mêlaient
en une seule gerbe de soleil.
La jeune femme les regardait ; elle souriait. Elle s’était arrêtée plus bas et l’homme la
rejoignit. Son fils juché sur ses épaules, il l’enlaça et, ensemble, ils prirent le chemin du
retour.
Elle les regarda partir avec un petit pincement au coeur, mais sans amertume parce que
c’était très bien ainsi.
D’autres fois, au cours de l’été, elle assista aux retrouvailles de la famille. Elle avait
l’impression, quand elle avait suivi l’homme dans la montagne, de le ramener aux siens, de le
confier à celle qui partageait sa vie dans la vallée. Il n’y avait ainsi pas de rupture dans son
existence à elle, mais, au contraire, une douce continuité qui, d’une certaine façon, la
comblait. Compagne fidèle, mais inconnue de l’homme, elle était le témoin privilégié de sa
vie lorsqu ‘il quittait la vallée pour s’élever vers les montagnes qui enserraient le glacier.
C’est elle qui, la première, se rendit compte que l’homme aux cheveux de paille changeait.
Elle l’avait vu monter, la veille, avec une femme, un peu plus petite que la jeune femme
brune. Celle-ci était blonde. Ses cheveux mi-longs voletaient dans le vent et elle s’était arrêtée
pour les attacher. L’homme, alors, avait levé la main vers le visage de la femme et avait écarté
doucement une mèche qui effleurait sa joue. Elle avait relevé les yeux vers lui et leurs regards
s’étaient, un instant, frôlés.
Elle les avait suivis. Pour la première fois, sa marche n’était plus accompagnement fidèle et
attentif, mais curiosité inquiète. Elle était allée très loin sur leurs traces, mais plus rien ne
s’était passé. Elle était redescendue et, le lendemain, elle s’était, à nouveau postée sur son
rocher, inexorable sentinelle.
Ils étaient revenus. De loin, elle les avait aperçus descendant la moraine interminable.
Souvent, ils s’arrêtaient et se rapprochaient, puis ils reprenaient leur marche. Elle trouva très
long le temps qu’ils mirent, après avoir disparu de sa vue, à réapparaître au-dessous d’elle.
L’homme s’arrêta, posa son sac, il fit glisser les bretelles du sac à dos de la femme et il la
serra contre lui et l’embrassa. Quand ils repartirent, ils restèrent encore tout près l’un de
l’autre, puis l’homme parla et la femme continua seule la descente. Elle la vit croiser la
femme brune et son fils à qui elle sourit, amusée par le bavardage du petit.
Quelques instants plus tard, l’homme arriva à son tour et la famille fut à nouveau réunie
avec les gestes de la tendresse et du bonheur.
3
La vie reprit son cours. Elle ne revit plus la femme blonde. L’homme disparaissait quelques
jours, revenait, reprenait ses marches dans la montagne avec des gens et puis un jour, à
nouveau, alors qu’elle était debout sur un rocher non loin du refuge, elle l’avait aperçu avec
une autre femme, jolie. Ils riaient beaucoup tout en buvant sur la terrasse. Il lui prenait la
main, la gardait dans les siennes. Puis ils rentrèrent dans la bâtisse et elle se hâta de s’en aller :
les jours étaient de plus en plus courts.
Un jour, vers la fin de l’été, dans la pureté de l’arrière saison, il redescendait avec une
grande femme à l’allure décidée et c’était comme avec les autres. Alors qu’ils débouchaient
tous les deux sur le glacier, elle aperçut, tout à coup, du haut du promontoire où elle s’était
installée, la jeune femme brune, sans son enfant, qui traversait le glacier et montait à la
rencontre de l’homme. Elle s’était soudain figée, les bras pendant le long de son corps. Cet
homme qu’elle venait rejoindre, il serrait contre lui une autre femme. Son visage si paisible et
si ouvert était devenu un masque. Elle fit brusquement demi-tour, retraversa le glacier qui
ruisselait sous le soleil d’après-midi, franchit des crevasses sans précaution et dévala la
moraine à grands pas, se tordant les chevilles dans ce chaos gris sans y prêter attention.
Lui restait là, attaché à l’autre femme par la corde, immobile, regardant la longue silhouette
qui fuyait.
L’automne était arrivé. De chaudes journées tentèrent encore de faire croire aux beaux
jours, mais, chaque matin, le froid était un peu plus vif. Au long des pentes, les hêtres
flamboyaient et les mélèzes, dans leur ocre si doux, épaulaient les bataillons sombres des
épicéas.
Avec le déclin du jour, la vie, peu à peu, s’était enfouie et là, dans le chaud des terriers, elle
battait désormais, secrète et lente, au rythme de l’hiver pressenti. Ailleurs, au dehors, soumise
aux duretés du ciel et de la terre, elle s’était faite âpre et menacée, chaque espèce s’apprêtant à
lutter encore plus durement pour sa survie.
Le ciel se mit à charrier de lourdes nuées, noyant les vallées, effaçant la splendeur des
sommets. Et puis, un jour, dans un déchirement de la brume, on avait aperçu le haut des
pentes saupoudré d’une fine dentelle blanche. Pendant quelques temps la limite du blanc avait
reculé, avancé et puis la neige s’était installée pour de bon, recouvrant victorieusement les
sommets et les versants. Alors rompant les derniers remparts de l’automne, elle avait conquis
les vallées.
Sur tous ces lieux austères et reculés, le grand silence blanc s’était posé. Le glacier avait
refermé ses crevasses sur leurs secrets et s’offrait comme un grand fleuve immaculé et
débonnaire. La neige bruissait parfois de pas menus et affairés qui laissaient derrière eux des
traces aux arabesques énigmatiques ; le cri rauque des chocards coupait, çà et là, le bleu dur
du ciel et là-haut, impitoyable et souverain, l’aigle planait au-dessus de toutes les créatures
choisissant sa proie parmi les douces fourrures et les plumes frémissantes.
Pendant de longs mois, la nature avait retrouvé ses droits. Peu d’humains se risquaient
encore là-haut où plus aucun sentier ne pouvait guider leurs pas. Tantôt le paysage
disparaissait dans des tempêtes de neige ou dans un brouillard blanc sans repères ni limites,
tantôt il rayonnait dans toute sa gloire, scintillant de tous ses cristaux sous le soleil.
Et puis, insensiblement, les jours avaient rallongé. Ce fut d’abord un murmure souterrain
qui alla en s’amplifiant, puis les eaux, longtemps prisonnières sous la neige qui devenait de
plus en plus translucide et croûteuse, se libérèrent enfin, chantant à nouveau au grand jour et,
bientôt, toute la montagne se mit à ruisseler dans un grand débordement de vie.
4
Cette année, le printemps était précoce. La neige avait déjà beaucoup fondu, dégageant de
larges plaques de pelouse rousse, brûlée mais enrichie par les longs mois d’hiver. Elle allait
reverdir et s’offrirait largement aux bêtes affamées. Les marmottes risquaient leurs premiers
pas hors des galeries et les chamois avaient quitté le couvert des forêts pour s’élancer à
l’assaut des pentes familières et se livrer à de longues glissades sur les névés. Avides de
pâturages, les bouquetins, eux, quittaient les vires vertigineuses où ils avaient vécu l’hiver
dans une solitude altière, grattant la neige de leurs sabots et de leurs cornes pour trouver leur
maigre pitance, le pelage parfois crépi et alourdi de neige, figés en d’étranges et inquiétantes
créatures de glace.
L’homme avait skié pendant tout l’hiver, ailleurs, sur d’autres pentes et d’autres montagnes,
sur le glacier aussi et tout autour, parfois avec des clients, mais le plus souvent seul.
Aujourd’hui, il était monté à pieds, par le sentier encore encombré par les restes des coulées
qui, l’hiver, le balayaient régulièrement.
Et là, sur son rocher, il l’avait vue.
Comme l’année passée, elle semblait l’attendre, prête à le suivre. Il y avait bien longtemps
qu’il avait remarqué son manège, mais il évitait de regarder dans sa direction, faisant
semblant de ne rien voir pour ne pas l’effaroucher car il s’était attaché à elle, toute fine, toute
menue sur les crêtes.
C’était au temps du bonheur et de l’insouciance, quand il marchait les yeux et le coeur
ouverts à toute la beauté du monde ? Sept mois avaient passé. Un siècle !
Il portait comme un fardeau ce jour d’été maudit où sa femme les avait surpris sur le
glacier. Ce désarroi qui s’était emparé de lui ! Quel visage avait-il eu à ce moment-là ? Ah !
s’il avait pu jeter la corde qui la reliait à l’autre, courir derrière elle, la rattraper…tout effacer !
Mais il était resté là, attaché à celle qu’il devait, quoiqu’il arrive, ramener en lieu sûr et
pendant ce temps sa vie à lui s’enfuyait.
Jamais la descente du retour jusqu’au village ne lui avait paru aussi longue. Affolé, il
échafaudait des explications, des excuses, cherchait les mots, composait les phrases. Il se
traitait de con, minimisait sa faute, se disait qu’elle l’aimait, qu’elle comprendrait. Et puis, il
se mettait à la place de sa femme qui était montée si haut, le coeur battant en pensant au plaisir
de la surprise qu’elle allait lui faire et qui avait vu ça ! A l’entrée du village, il avait ralenti le
pas, le coeur pris dans un étau. Alors que d’habitude il était impatient de franchir le seuil de
leur maison, là tout lui paraissait hostile et compliqué. Il avait pris beaucoup de temps pour
ranger son matériel dans sa remise, retardant le moment de la confrontation, balançant entre
l’espoir et l’appréhension.
Enfin il poussa la porte.
Elle était là, devant lui, les yeux secs, muette. Ah ! comme il aurait préféré les pleurs, les
accusations, les pires reproches, les pires menaces. Il aurait pu se défendre, argumenter, lui
faire comprendre que ce n’était qu’une bêtise d’homme trop sûr de lui ou plutôt qui voulait se
rassurer, qu’elle était la seule, la vraie, à tout jamais.
Mais lui qui connaissait les mots pour séduire, il n’avait jamais appris ceux pour venir à
bout d’un mur. Les piètres balbutiements, les gestes de consolation ébauchés se heurtaient au
même silence fait d’hostilité, de refus, de dégoût. Alors étouffant dans son repentir bafoué,
c’est lui qui s’était emporté, lui qui s’était mis à crier, à jurer, plein d’une indignation qui lui
semblait légitime parce que lui, le coupable se sentait, à présent, victime incomprise et
méprisée.
5
Deux orgueils se dressaient face à face : orgueil inflexible, violent, des doux que l’on a
trahis, orgueil obstiné et douloureux de ceux à qui le pardon est refusé, pas même envisagé et
qui jamais ne s’abaisseront à le mendier.
Faisant un curieux écho à ses cris de colère, l’homme prit conscience d’un autre son. Au
début, il ne l’avait même pas remarqué, mais à présent il emplissait sa tête, lancinant,
exaspérant. Il baissa les yeux, vit comme deux petites fleurs roses sur le carrelage, deux petits
pieds nus. C’était le petit qui hurlait et qui, entre deux hoquets, le tapait en le suppliant :
-Arrête ! Crie pas après maman ! T’es méchant !
Et lui, pour ne plus entendre ce cri qui l’enfonçait dans sa culpabilité, il avait frappé son fils,
son tout petit. Et, en frappant, il savait déjà qu’il perdait tout, qu’il se perdait lui-même.
Hébété par cette violence inconnue jaillie de lui, il vit sa femme prendre le gosse terrorisé
dans ses bras, sans un mot, mais si farouchement et avec tant de dureté et de haine dans le
regard qu’il sut qu’il était exclu de leur amour et de leur vie.
Alors, il ouvrit la porte et s’en alla en la refermant doucement.
Dans la vallée, tous l’avaient jugé et condamné. Même ceux qui plaisantaient avec lui de ses
incartades semblaient avoir oublié qu’ils l’avaient tacitement encouragé. Quand il ne
rencontrait pas la réprobation, il devinait, dans les regards qui se détournaient, la gêne et
l’envie de l’éviter. Aussi il descendait le moins souvent possible au village que sa femme
avait quitté, n’emportant que le petit. Elle n’avait rien pris d’autre, aucun objet, aucun
souvenir, pas même une photo, de ce qui avait été leur vie. Et lui il fuyait cette maison qui
n’en était plus une. Quand il le pouvait, il vivait au gré des refuges et jamais ceux-ci n’avaient
aussi bien porté leur nom. Il donnait rendez-vous à ses clients à mi-pente, là où il n’y avait pas
de danger et il les y ramenait pour repartir aussitôt. Le portable suffisait, le plus souvent, à le
relier aux formalités de sa vie d’homme et de guide.
Les femmes ? Oh ! Il continuait comme avant avec elles le jeu de la séduction, mais avec
un cynisme inhabituel né du désespoir et d’une cruelle lucidité : il ne comptait pas plus pour
elles qu’elles ne comptaient pour lui. Ce qui, autrefois, mettait un peu d’agrément dans la
monotonie de ses courses rendait encore plus douloureux le vide insondable de sa vie.
Qu’avait-il à faire du superflu quand il avait perdu l’essentiel ! Il ne les avait jamais revus.
Pour son fils, il en aurait sans doute eu le droit, mais la honte et l’orgueil l’en rendaient
incapable alors qu’il avait lu dans ses yeux la terreur et l’incompréhension qu’il y avait mises.
Il lui semblait qu’un abîme, creusé de ses propres mains, le séparait d’eux pour toujours.
Il avait mal et la petite silhouette sur le rocher l’avait brusquement replongé dans les pires
moments de sa vie. Elle était là, paisible, confiante, bien campée sur ses pattes fines. Elle était
toute jeune encore avec de toutes petites cornes. Elle le regardait monter de ses yeux sombres
et doux comme l’année précédente, loin du reste de la harde de bouquetins. Quelque chose
pourtant avait changé. Sous le pelage clair son corps s’était alourdi et arrondi. Dans quelques
semaines elle mettrait bas un petit cabri. Un petit cabri ! Son gosse aussi était un vrai petit
cabri, il l’aurait voulu, toujours à ses côtés, il lui aurait appris tout ce qu’il savait. C’était le
sien, il lui ressemblait ! Il se sentit envahi par une rage, une haine puissante dirigée contre tout
le monde, contre lui, contre cette bête, là, sur son rocher, qui était plus heureuse que lui.
Il se mit à grimper, vite, sans la quitter du regard.
L’étagne le vit arriver. Elle se raidit brusquement car les yeux de l’homme étaient durs, son
visage crispé en un rictus mauvais. Qu’avait-il ? Elle ne le reconnaissait pas !
6
Comme il se rapprochait d’elle, elle prit peur, fit volte-face et s’éloigna, se retournant de
rocher en rocher pour le regarder. Il s’était arrêté, les bras ballants, étonné de son accès de
méchanceté. Il secoua la tête, haussant les épaules, et il commença à redescendre.
Le lendemain matin, il remonta. Le ciel, sans nuages, était d’une radieuse pureté. Les
névés, lissés par les averses printanières et le soleil, tapissaient les pentes de longues lanières
blanches irrégulières et satinées; de place en place, les crocus égayaient les pelouses. Partout
la vie bruissait, intense et affairée. Un vent léger, peuplé de chants d’oiseaux, portait des
souffles tièdes chargés de senteurs nouvelles.
Pourtant son pas était lourd. Insensible à la beauté qui l’entourait, il arriva à proximité du
rocher et il chercha du regard la tête fine et attentive tournée vers la vallée.
Elle n’était pas là.
Pour la première fois elle n’était pas au rendez-vous et cette absence creusait en lui un
manque qu’il n’aurait jamais soupçonné auparavant. Il scruta longuement les alentours,
espérant distinguer la robe au pelage clair ou les petites cornes dépassant d’un rocher. Mais
rien !
Il finit de se hisser jusqu’au roc gris égayé de taches de lichen et il s’y assit. Il se sentait las.
Le soleil, s’élevant lentement, posait une caresse tiède sur son visage. Les coudes sur les
genoux, il regardait en face de lui, de l’autre côté de la gorge profonde creusée par le torrent
glaciaire, le versant opposé, entièrement à l’ombre. L’hiver s’y attardait ; on aurait dit que
jamais les beaux jours ne l’atteindraient. La neige y était abondante, grise, froide, sans éclat.
Les rochers qui en émergeaient étaient encore pris dans une gangue de glace noirâtre qui en
gommait les aspérités et luisait d’un éclat mat et inquiétant et, sous les surplombs, de longues
stalactites translucides et acérées pendaient comme une menace.
Malgré le soleil de plus en plus chaud, il sentait ce froid et cette glace enserrer son coeur.
Voilà à quoi sa vie ressemblait maintenant ! Il en avait fait un ubac inaccessible à la chaleur
et à la lumière où l’hiver s’éternisait sans espoir de printemps !
Ce n’est que lorsqu’elle fut très près de lui qu’il distingua le cliquetis léger des petits sabots
sur les rochers. Il évita de se retourner pour ne pas lui faire peur à nouveau. Il sentit sur sa
nuque un souffle léger et une douce chaleur animale. Elle était à présent debout à ses côtés.
Elle replia lentement ses pattes et s’allongea contre lui, la tête tournée, comme lui, vers les
pentes sombres en face d’eux. Il n’osait pas bouger, mais elle restait là, immobile et
tranquille, et la paix qui se dégageait d’elle le gagnait peu à peu. Tout doucement, il posa sa
tête contre le flanc chaud et tendu. Elle le laissa faire. Il resta là et ferma les yeux : toute cette
colère, tout ce ressentiment, toute cette amertume, tout cet orgueil, qui l’avaient gardé debout
pendant tous ces mois, refluaient lentement le laissant vide, désemparé, dévasté.
D’abord à peine perceptible, il sentit contre sa joue un frémissement léger. Puis une vague
lourde, ample et douce, coupée de soubresauts vifs, se mit à onduler dans le ventre de la bête.
C’était le petit qui bougeait !
Alors, les dernières défenses de l’homme cédèrent. Il sentit dans sa poitrine un immense
gonflement qui l’étouffait et montait vers sa gorge, ses yeux. Seul, pur, débarrassé de tout
autre sentiment, le chagrin le submergea.
Et enfin il pleura.
7

MENTION « HUMOUR » :

Vincent JACCARD « ACCOUDE AU COMPTOIR DES ALPES »

Dans ces Alpes-là, quand on pousse la porte du bistrot, on ne retrouve pas le parfum de gauloise à l’anis étoilé comme chez nous. Ça sent le café d’abord, fort, ristretto, et le vin cuit, et puis le sucre, sur les dolce, les pâtisseries, parce que ça sent, le sucre. Les verres ne sont pas jaunes, ils sont oranges. Leur pastis, c’est le Spritz. Par contre, le trophée de chamois, il y est, et les cloches des vaches au-dessus du bar, elles y sont, et des Devouassoux aussi. Mais le plancher, ce n’est pas du sapin. Raboté pareil à coups de semelles Vibram et de pointes de piolets, mais du mélèze, plus rouge, plus dur, plus noble pour eux. Et puis ici, impossible de se faire une belote pépère. Ils ont beau parler avec les mains, ça ne les empêche pas de hurler. Et avec tous les Amoroso qui se relaient à la radio, on ne s’entend pas.
Ici, ce sont les Alpes du soleil levant.
– Allez, patron, remets une binouze.
Derrière son bar, il n’en revient pas. Que cette jolie bouche prononce les mêmes mots que les accoudés habituels.
Elle lui montre sa chope.
– Quand mon verre est plein, je le vide, et quand mon verre est vide, je le plains.
Et en regardant le jeune moniteur à côté d’elle, qui louche dans son décolleté comme s’il cherchait ses skis au fond d’une crevasse.
– C’est mignon, ton foulard aux couleurs italiennes. Tu crois qu’ils le font pour homme ?
Le mono est rouge, rouge comme son pull. La guerre est déclarée. Ses copains attendent la réplique. Il faut sauver la face, comme en escalade. Alors il y va.
– Allez, les mecs, on trinque, à nos femmes, à nos montagnes, et à ceux qui les montent !
Ils cabossent leurs verres en se marrant, et attention, ils sont lâchés, pas assurés.
– Eh ben, ma jolie, t’as pas peur en solo, tu voudrais pas qu’on s’encorde ?
Y’en a un qui s’étouffe avec sa bière, et les autres pleurent de rire. La jeune femme, au bar, a envie de pleurer aussi. Il en profite.
– T’as pas école aujourd’hui ?
Elle regarde l’écusson sur son épaule, et alors qu’elle allait riposter avec un « c’est bien, tu as eu ton flocon », la porte s’ouvre, et laisse entrer un souffle froid et même un peu de neige.
– Messieurs ! Il crie bien fort en rentrant, comme d’habitude.
– Ah pardon, m’sieurs dame, pour une fois.
On dirait qu’il a vu le yéti, tellement il est surpris. Il vérifie que sa braguette est bien fermée, parce qu’il vient de pisser dans la neige avant de rentrer. Il aime bien faire ça, en faisant un petit dessin, des fois un petit sapin, ou les anneaux olympiques, quand il est en forme. Tutto va bene, alors il plaque ses cheveux en arrière avec les deux mains, et va mettre ses coudes sur le zinc, en reluquant la pépée. Il lance aux copains :
– Mamma Mia ! t’as vu ça, c’est pas un temps à mettre un mono dehors.
C’est vrai que dans le bar, on dirait qu’il y a un match de la Roma, c’est tout rouge, comme leur maillot. Mais sur le blason, à la place de la louve qui allaite, un flocon, le drapeau italien, et en-dessous : Maestro de sci.
– On dirait les Saints de glace !
– Ah, moi, je les ai jamais vu, les seins de glace. Pourtant, avec toutes les montagnes que je me suis tapé !!!
No commento !
– Qui c’est qu’a la météo ?
Les Tifosi se regardent. Y’a pas besoin de prendre la météo. Il suffit de regarder par la fenêtre. On dirait qu’une avalanche calme et silencieuse passe devant depuis ce matin.
– L’autre jour, je me suis trompé. Je suis tombé sur la météo marine. Tu sais comment ils disent quand il y a beaucoup de vent ? 7 Beaufort, ils disent. Ils s’emmerdent pas. Le Beaufort, c’est juste de l’autre côté du mont Blanc. C’est comme si nous, quand on met le drapeau à damier, on disait que le risque d’avalanche, il est à cinq morues. Ca veut rien dire. 7 Beaufort, avis de grand frais, ils disent. Ils ont du mettre l’Apremont au frigo !
– Et puis, si t’écoutes trop la météo, tu restes au bistrot !
Et en même temps qu’il dit ça, il tape du poing sur le bar pour attirer le regard de la femelle. Mais la nana hausse les épaules. Je crois que c’est pas bon signe pour le mâle.
– Non, allez, déconnez pas. Pour ce matin, on est tranquille. Mais tu vas voir qu’elles vont vouloir skier tout à l’heure, les milanaises, si ça se dégage.
– De toute façon il fait toujours beau, en montagne. Il suffit de monter assez haut.
– Elle est bien bonne. Eh bien là, tu vois, si tu veux faire skier ces dames sans les perdre, il faut que tu montes un peu, ou alors tu leur mets des tarines autour du cou.
– Ah aujourd’hui, c’est sûr, t’as pas de mont Blanc ni de mont Rose, tous les monts sont gris !
C’est à celui qui déclenchera le plus de rires.
– Et le Cervin, t’as vu, il a le chapeau.
C’est toujours le même qui la sort, celle-ci. Et on voit tout de suite qu’il a le droit. Son visage a pris la couleur du rocher, ses cheveux la couleur de la neige, et les yeux le bleu des séracs à force de les regarder. On voit dans son regard à la fois serein et las une vie passée dans les parois et les refuges. Alors, ils sont tous aux ordres :
– Si le Cervin il a le chapeau,
– Alooors, o che piove, ocheee fe belloooo !
Et ils lèvent tous leurs verres ensemble en éclatant de rire.
Elle n’en revient pas. Ça fait mille fois qu’elle l’entend, celle-ci, et eux, ils se marrent toujours.
– Et alors, Rimbaud, tu dis rien aujourd’hui ?
Lui, il aime bien qu’on lui foute la paix, tout seul au bout du zinc. Perché sur un tabouret, on dirait un perroquet, avec son blouson rouge et son bonnet italien. Ils l’appellent tous Rimbaud parce que c’est le poète de l’escadrille. Quand il skie, il déclame Le Bateau ivre :
« j’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, glaciers, soleils d’argent, flots nacrés, cieux de braise…»
Il dit qu’il a voulu faire Maestro après avoir lu Voyelles :
« A noir, E blanc, I rouge, O bleu : voyelles, je dirai quelque jour vos naissances latentes. »
– Rimbaud, il a du être pisteur. T’as vu les couleurs ?
En fait, il dit ça à personne, juste à lui, en scrutant son verre, son absinthe, c’est la grappa.
– Ca y est. J’en ai un !
Les autres le regardent, car pour une fois, le poète a haussé le ton. Il se demandent ce qu’il a vu dans son eau de feu.
– J’en ai un !
– Fais voir, dis le patron , en se rapprochant, à la recherche d’un glaçon ivre, ou d’un flocon givré.
– J’ai un Haïku.
Le bougnat va pour lui dire qu’ici, c’est pas un restaurant japonais, mais Rimbaud reprend, avec cette fois-ci le regard perdu sur l’horizon constellé de bouteilles de Martini et de Limoncello :
Plus d’inspiration,
Je pêche sans hameçon dans
mon verre de grappa
Alors là, plus personne ne parle. Rimbaud du soleil levant, il sait faire des poèmes qui veulent dire quelque chose. La poésie les a tous figés, on se croirait à Pompéi.
Quand même, au fond du bar, y en a un qui essaie de se déplier, mais c’est pas facile.
– Allez, je vais y aller. J’ai trop picolé. C’est peut-être ça, l’ivresse des cimes.
– Ah, moi, l’ivresse des cimes, jamais eu, mais la gueule de bois dans la vallée, ouais, souvent.
Ils sortent tous les deux en se tenant par l’épaule, en cordée rapprochée, c’est plus sûr.
– Salut la compagnie !
– Salut la Compagnie des Guides, tu pourrais dire. C’est peut-être de là que ça vient.
Qu’est-ce qu’on se marre.
Et là, sans prévenir, ils se lèvent tous comme un seul homme, l’air grave. Ils lèvent leur verre de Spritz tous ensemble au-dessus de leur tête, et ils se mettent à chanter, si l’on peut dire.
– Lààà, c’est trop hôôô.
Puis tous les bras descendent, comme pour mettre les drapeaux en berne. Un bel ensemble, on voit qu’ils font ça souvent.
– Lààà c’est trop bâââ.
Et ils remontent, le bras tendu au niveau des yeux, le regard bien droit, à en loucher sur la boule orange.
– Lààà c’est trop loiiin.
Et puis, plier le coude, porter le verre à ses lèvres, et avant de s’envoyer le Spritz, chanter bien fort en haussant le ton, c’est le final :
– Lààà ça va biennnn !
Et le grand éclat de rire collectif avant de boire. Et c’est vrai que là, ça descend bien. Tout ça se fait debout, bien droit, c’est du sérieux. Ca vient des chasseurs alpins suisses. Y a que des militaires pour boire au pas. Mais quand tu l’as fait plusieurs fois, c’est la retraite de Russie. Il faut porter les blessés, et les plus gravement atteints, on est obligé de les laisser sur place. Ils se sont déjà tous rassis, par sécurité. Ça bougeait sous leurs pieds, ça leur rappellait les plaques à vent. Y en a même un qui a déclenché son Arva, au cas où il disparaisse sous la table. Mais c’est pas dit qu’il y en ait un qui reste en surface.
Deux skieurs, de vrais téméraires, reviennent de l’enfer hivernal en se tapant dans le dos.
-T’as vu ce que je t’ai mis ? T’as farté avec de la fontine ou du reblochon, aujourd’hui ?
Derrière eux, le français est à sa place habituelle. Il est facile à reconnaître, il est pas bleu blanc rouge. Ils sont pas bien drapeau, les français ! Mais il a encore la veste gris métal des JO d’albertville, 1992, c’était du costaud. Au milieu de la vague rouge, on dirait une sardine. Il sortirait bien une vanne, mais il n’en connaît qu’une, celle de Taninges, un village de Savoie, dont le préfet avait, heureusement, oublié d’appeler les hommes à partir à la guerre. Alors, comme il a plus rien à boire, et que personne le sert, il la fait.
-Et moi, je suis de Taninges ?
Mais tout le monde s’en fout, qu’il soit de Taninges ou d’ailleurs. Parce que c’est comme si le jour se levait dans le bistrot. Une giboulée de beau temps s’abat sur le rue, et, brutalement, le soleil explose les verres à moitié vides. Les doudounes Monclair se risquent à sortir, les marmottes de leurs capuches croient au printemps.
Les mines déjà bronzées deviennent sombres :
– t’as vu, la météo, ils avaient pourtant promis, mauvais temps jusqu’à ce soir. On peut jamais être tranquilles !